|
RK 143 (Juin 2004)
Commémorer est une chose, falsifier en est une autre. L’engouement pour l’histoire que l’on observe en ce moment en Guyane ne doit jamais faire illusion. Dans toute société coloniale, le système sait tirer son épingle du jeu afin de conserver son hégémonie dans tous les domaines.
Bien souvent, pour légitimer sa vision des faits, il instrumentalise les chercheurs (ethnologues, historiens, linguistes ou autres) afin de donner une coloration scientifique à ses thèses. Ainsi devons-nous être extrêmement vigilants tant sur la forme et sur le fond des nombreuses commémorations qui ont lieu dans notre pays.
Abolition de l’esclavage
La commémoration de l’abolition de l’esclavage sera notre premier exemple. Aujourd’hui, on se rend compte que pour éviter d’aller dans le fond, on écarte systématiquement le débat sur la traite négrière et ses répercutions dans les colonies d’Amériques et de l’Océan Indien. On met en premier plan les abolitionnistes français comme Victor Schoelcher et on tente d’effacer de nos mémoires le fait que cette abolition est le résultat de luttes incessantes de tous les esclaves qu’ils aient marronnés ou pas.
Lorsque Napoléon 1er a rétabli l’esclavage, les actes de résistance frontale se sont multipliés en Guyane jusqu’en 1848. L’historiographie coloniale minimise le harcèlement des nègres marrons comme Pompé, André ou Louis. Elle ne retient que le faible nombre de nègres marrons. En fait, cette faiblesse numérique est somme toute relative puisque ramenée au total de la population de l’époque le pourcentage était important. Les écrits avancent souvent le chiffre de 300 dans l’île de Cayenne. Même aujourd’hui, si 300 guerrieros cachés à Roura venaient à attaquer les colons de Cayenne, on pourrait sans se tromper dire que le risque serait sérieux pour eux et leurs infrastructures. Un autre aspect qui nous montre qu’une entreprise d’occultation est à l’œuvre c’est le fait de présenter les jésuites comme de vaillants bâtisseurs sans dire au prix de quoi. Les jésuites nous ont laissé des bâtiments remarquables, c’est vrai. Mais en leur temps ils possédaient le plus grand « cheptel » d’esclaves. Sur une de leurs habitations on peut encore voir un cachot. Cela signifie qu’ils n’étaient pas particulièrement tendres avec leurs esclaves. Mais il n’y a pas que cette période qui fait l’objet de mystification. Plus près de nous, il y a les deux guerres mondiales auxquelles nos grands-parents ont apporté leur contribution.
Les anciens combattants
Nous avons un profond respect pour nos compatriotes qui ont cru faire don de leur sang pour aller sauver la France du joug nazi. Mais à quel prix !!! Malgré leur dévouement, ils étaient victimes de discriminations raciales au sein de l’armée française.
On a pu entendre à la radio, que lors de la seconde guerre mondiale les premiers guyanais qui sont arrivés en Afrique ont fait l’objet de discrimination parce qu’on les avait qualifiés de fils de bagnards. Ce n’est que sur l’intervention de leur compatriote Félix Eboué qu’ils ont été finalement intégrés dans les troupes coloniales.
L’apartheid régnait dans cette armée. Il y avait des régiments pour les blancs et des régiments de non blancs que l’on appelait hypocritement troupes coloniales (arabes, indochinois, africains et originaires des vieilles colonies). On envoyait souvent les colonisés en première ligne. Mais on ne doit pas occulter, non plus, le fait que certains hommes ont été enrôlés de force. Lorsque la France s’est rendu compte qu’elle allait entrer en guerre avec l’Allemagne, elle a étendu la conscription aux colonies. Ces pays devenaient un vivier extraordinaire pour l’armée française.
Dien Bien Phu, Madagascar, la bataille d’Alger
A la fin de la guerre, pour remercier les Indochinois de leur effort de guerre, le gouvernement colonialiste français réprimait le peuple vietnamien dans un bain de sang. Mais, la détermination des vietnamiens a eu raison des généraux français qui ont été défaits à plate couture à Dien Bien Phu. Cette lutte de libération a donné le signal de la fin de l’« Empire colonial français ». Les Malgaches puis les Algériens en feront de même en 1961. C’est ce qui explique que la France a forcé la main de nos compatriotes guyanais, antillais et réunionnais qui ont voulu croire en l’assimilation en 1946. Voyez les dégâts aujourd’hui !
Chômage, crise économique, non-développement, avec en prime la répression.
Félix Eboué
Revenons au soixantième anniversaire de la mort de Félix Eboué, homme qui a refusé la collaboration avec les nazis, homme qui a joué un rôle décisif dans la reconquête de la France. Lors d’un Kozé listwè consacré à cet illustre guyanais, le conférencier a été obligé d’admettre que l’origine sociale et sa couleur ont été de sérieux handicaps que Félix Eboué a surmonté allégrement. Déjà en Guyane, toujours selon ce même conférencier, la pigmentation de sa peau tranchait avec celle des européens et des mulâtres du collège de Cayenne.
Au-delà, de cet aspect qui ne laisse pas insensible dans une colonie comme la notre, nous allons mettre en exergue les actions de Félix Eboué. La première c’était de s’intéresser aux langues et aux cultures des peuples des pays dans lesquels il résidait. D’ailleurs, il a laissé des écrits visant à sauvegarder et à promouvoir ces facettes des peuples africains. Ensuite il a très vite compris qu’il fallait mettre en place une élite locale pour que leurs pays soient gérés par eux-mêmes. En dernier lieu, tout en prônant l’assimilation, il s’est fortement impliqué pour que les colonisés puissent accéder un jour à ce que nous appelons aujourd’hui à une autonomie interne. En fait, lors de la célèbre conférence de Brazzaville (1944), Félix Eboué a été réduit au silence. De Gaulle s’était arrangé pour que cette conférence soit, selon les termes des nationalistes de l’époque, celle des colonisateurs blancs qui dictaient ce que devraient être les rapports entre la France et ses colonies d’Afrique. Sur ce point, Félix Eboué avait perdu parce qu’il avait trop bien « joué le jeu ».
L’histoire d’un pays colonisé est souvent récupérée, réécrite voire travestie par les falsificateurs à la solde du colonialisme. Notre histoire nous appartient, nous devons nous la réapproprier en écrivant, en témoignant mais surtout en aménageant des lieux de mémoire. Ce qui n’est pas encore le cas en Guyane.
A ce jour il n’y a toujours pas un monument dédié aux amérindiens qui ont été victimes de la barbarie coloniale, il n’en a pas non plus pour les esclaves ... ne serrait-ce que cela. Nous ne parlons même pas d’un monument à la mémoire des nègres marrons. La municipalité « socialiste » de Cayenne nous a déjà montrés ce dont elle était capable. Du moins de ce qu’elle était incapable de faire. Sur ce fait, elle nage dans l’obscurantisme total.
|