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Marronnage

L’esclavage est la position et la condition de l’homme qui est la propriété d’un autre homme. C’est la suppression totale de la liberté personnelle. Cet homme devient une chose, un instrument, une marchandise, l’animal domestique de son maître. L’esclavage et la traite négrière se sont formés uniquement sur un abus de la force mis en place pour les besoins de la cause européenne : la rentabilité des possessions européennes dans les Amériques.

C’est l’exploitation d’un humain par un autre pour ses propres besoins de richesses. Cette politique barbare commence à Lisbonne sous le règne du Prince Henri et atteint ses lettres de noblesse dès 1503 à Hispaniola ( Cuba ). L’exploitation du nègre se confirme en 1517. Dès l’instant, des millions et des millions d’hommes à fond de cale, rangés comme des cuillères vont subir l’odieux transbordement. Près de 20% de cette sorte de cargaison va périr durant les traversées soit quatre morts pour une arrivée.

Et c’est en partie contre cela que vont se soulever des nègres qui au Surinam mèneront par leur nombre une résistance intérieure, qui en Guyane par leur entêtement formeront le nœud gordien de la politique coloniale et esclavagiste.

En Amérique du Nord, du Sud et dans la Caraïbe les premiers à être placés sous le joug sont les amérindiens. Ils sont aussi les premiers à se révolter. C’est ainsi qu’à l’apparition des esclaves nègres, ils se sont unis. Ce mouvement naturel entre opprimés permet la formation des premiers résistants que les colons dénomment « marrons ».

Pour la Guyane en particulier, les documents dépouillés pour l’instant nous permettent de souligner 1696 comme une année où l’on identifie les premiers actes de résistances.

Nous brosserons ici les grandes étapes de résistance, de Gabriel à Pompée soit 136 ans de luttes. Il convient auparavant de définir le marronnage et le sens auquel on le rattache.

Ce terme dérivé du mot espagnol cimarron qui devient en français, marron désigne la fuite des esclaves noirs ou amérindiens. C’est le refus inné de la servitude ou du mauvais traitement dans le contexte de l’époque. Cette position était donc une illégalité sanctionnée par la loi. Paradoxalement, cette acception est aujourd’hui reprise. Pourtant nous en convenons tous actuellement, le marronnage n’est que la réponse trouvée par les nègres pour résister à l’oppresseur. Ce n’est pas une résistance culturelle, et il serait judicieux de revoir les choses et bien mettre en avant le côté résistant.

Les Grandes étapes du marronnage en Guyane
Les premiers esclaves noirs de Guyane sont enlevés de la côte de Guinée et des possessions hollandaises. C’est en 1696, qu’officiellement qu’il est fait mention de marronnage sans autres détails.Le 3 avril 1700, sur l’habitation de Gennes dans la région d’Oyac, 50 esclaves se révoltent. Ils tuent le commandant de l’habitation et égorgent les économes. Les esclaves pillent, détruisent tout sur leur passage et prennent la direction du haut de la rivière Comté. Ils sont arrêtés peu après. Plus de 20 sont capturés. Ceux qui sont mentionnés comme les plus coupables sont sanctionnés en présence des autres. Deux sont roués vifs, un autre a le jarret coupé et en meurt...et un a le poing coupé.

En 1706, des nègres et des amérindiens pour la foi en la liberté, se sont enfoncés ensemble dans les bois. Ils sont dirigés par le nommé Gabriel. Plusieurs fois poursuivis, ils ne sont jamais rattrapés. C’est en 1712, après une chasse acharnée que la bande de Gabriel est partiellement capturée. Un nègre, un amérindien, 3 négresses, 5 amérindiennes dont deux sont les femmes du chef Gabriel et deux de ses enfants sont pris. Gabriel quant à lui réussit à prendre la fuite. Leur condamnation dite modérée est celle du fouet, du marquage de la fleur de lys et d’avoir les oreilles coupées.

En 1716, les marrons établissent de véritables camps sur le haut de l’Orapu et de l’Oyac. Ils s’organisent, construisent des carbets et font des plantages. Ils désarment les chasseurs de marrons. Mais en réponse, la répression s’accentue. Les chefs marrons capturés ont la tête tranchée pour être exposée à la porte de la ville de Cayenne ou sur le lieu habituel des exécutions : La poissonnière. Pourtant les marrons ne sont nullement effrayés. Donc chaque fois que le Gouverneur a la certitude d’avoir enrayé le marronnage, les mois qui suivent le ramènent à la réalité.

Les nègres marrons s’enhardissent. La connaissance qu’ils ont de la forêt détermine le choix de leur base arrière. C’est entre 1723 et 1731 qu’ils investissent la région qui va de la haute Comté à la haute Tonnégrande.

En 1723, c’est un certain Maongue, ancien esclave de la sucrerie de Montsinéry qui entre en résistance. Il devient chef de bande. Rusé, il n’habite jamais le soir dans le même carbet. Maongue trompe plusieurs détachements et réussit souvent à prendre leurs vivres. Puis survint le marron nommé Léveillé. Ce dernier par sa prestance et son intelligence, ne peut que rentrer en rivalité avec le chef Maongue. Car, les sollicitudes d’un certain nombre de marrons le poussent à vouloir être le chef. Après une altercation plus ou moins organisée, Léveillé réussit à tuer Maongue en 1731. Cet événement provoque la scission du groupe en trois sections. Le nommé Baptiste prend la direction de Kourou et forme apparemment la fameuse bande de la Montagne Plomb. André s’installe du côté de Tonnégrande et Augustin qui se voit entourer du plus grand nombre, investit dans le haut de Tonnégrande. Baptiste est tué en 1743, sa tête est ramenée à Cayenne. Cette situation oblige André à rejoindre Augustin. En 1748, leur camp est attaqué par la troupe de Préfontaine. Cela provoque aussitôt le mouvement des marrons vers le Sud-Est de la dite région. C’est à dire entre le Dégrad Patawa, le Sud de Cavaley, la crique Benoit, la crique crabe, la crique Couleuvre et les quatre îlets.

Ils arrêtent à peu près toutes communications avec l’extérieur sans pour autant freiner les incursions sur les habitations. Ils y enlèvent les négresses, des outils aratoires, des armes et des munitions.

Les régions citées plus haut sont les témoins de hauts faits de résistances :

Le chef Copéna est installé près de Dégrad Patawa. Le chef André lui, est près de la source de la région Sud de Cavaley, lieu d’implantation du quartier général. Le chef Augustin est à une lieue de cette dite crique

Il y a au quartier général dont nous venons de parler, 27 cases et 3 carbets. Cet ensemble forme un regroupement de 72 personnes : 29 nègres, 22 négresses, 9 négrillons et 12 négrittes.

En Juillet 1753, le camp d’Augustin est attaqué, 39 personnes sont saisies. Augustin réussit à prendre la fuite. Le 21 novembre 1753, ce camp est de nouveau pris d’assaut : 10 nègres marrons sont pourchassés soit 3 nègres, 3 négresses et 4 enfants. Dans cet affrontement, 3 nègres et 2 négresses sont tués, une négresse est blessée. Un enfant se trouve dans les bras d’un nègre tué, un autre au téton de sa mère blessée et deux autres assistent à la scène. Le lendemain, le détachement surprend d’autres marrons et tire à vue. Cette fois le chef Augustin a la tête coupée. C’est un mulâtre qui la lui sectionne.

En mars 1756, c’est le camp d’André qui est attaqué à son tour. Il réussit à en échapper. Jean dit Copéna est lui aussi arrêté la même année.

En 1760, c’est Simon dit Froissard nègre africain qui entre en marronnage et devient chef de camp en fondant "Changement". C’est l’un des rares à établir le culte africain du dieu suprême Kombi et des idoles Bitou et Kachi.

En 1766, les coups de boutoirs répétés de la compagnie des chasseurs poussent cet ensemble à préparer une lente migration vers la source de la rivière Comté. Après quatre années de répit, une chasse aux marrons est organisée en 1770. Plusieurs nègres marrons sont fait prisonniers. Les marrons vont à leur tour faire des représailles. Des razzias sont effectuées sur des habitations. Ces actions durent 8 ans. L’administration coloniale ne bronche pas.

Et c’est en 1788, après des plaintes de colons, que le Gouverneur organise de nouveau la chasse. Il ne va pas réussir dans son entreprise. C’est ainsi qu’il prend le parti de leur envoyer un missionnaire : l’abbé Jacquemin. Ce dernier parvient à ramener un certain nombre sous la promesse de la liberté. Ces noirs sont dupés et à la première occasion retournent dans les bois.

En 1794, a lieu la première abolition de l’esclavage. Cet événement fait le tour de la colonie. Mais les marrons de la région citée plus haut restent dans leurs camps de 1794 à 1802, date du rétablissement de l’esclavage dénommé dès l’heure conscription de quartier par Napoléon. En 1802, Pompée de nation Macoua entre à son tour en résistance et comme ses prédécesseurs emporte des outils aratoires et une arme à feu volée à son maître. Il rencontre à " Changement " le nommé Simon Froissard cité plus haut, chef du camp. Pompée forme l’établissement « Boi Fey ». Simon fonde « Joli Terre ». Ce camp, le plus important, a trois chefs : Cupidon, Léveillé et Pompée qui remplace Adôme dont il était auparavant le lieutenant et Charlemagne créé " Trou Couleuvre ".

Ils sont attaqués par les troupes de Victor Hugues en 1807. Cela les oblige à se séparer en plusieurs groupes. La lutte de Hugues dure 18 mois. Chaque abattis rencontré est incendié et les cases subissent le même sort. Les marrons, malgré un effectif de plus de 110 hommes dont 40 armés de fusil, ne font aucune résistance sérieuse. Au contraire, ils s’éloignent tout en faisant subir aux troupes de Victor Hugues quelques pertes. Cette relative passivité permet de raser plus de 200 quarrés de terres plantées et capables de nourrir 1200 hommes. Il leur a fallu deux mois pour tout brûler. C’est dans ces conditions que Simon est capturé. Il est plusieurs fois blessé à coup de fusil. Mais la vénération que lui porte les marrons effraie le détachement. Cette troupe craint une réplique farouche. Car elle pense tous que les compagnons de Simon veulent récupérer son corps. Cela les pousse à dépecer le cadavre à coups de sabre puis sa tête aussitôt tranchée est ramenée à Cayenne pour y être exposée. Charlemagne, Gervais, Cupidon et d’autres encore subissent le même sort.

Au début de l’année 1816, des sorties à main armée sont faites par les marrons dans le quartier de Tonnégrande. L’effervescence est vive, les marrons sont souvent trahis. Mais ils bénéficient aussi de la complicité d’un certain nombre de nègres esclaves ou libres des habitations environnantes. Le bouillonnement tend à vouloir se généraliser. En 1822, les actes de résistances se font carrément aux portes de la ville. En effet, en mai 1822, des nègres esclaves du Roi, établis au lieu dit Mapéribo dans le quartier de Montsinéry entrent en rébellion. Ceux-ci se nomment :

  • Ajax, commandeur de la briqueterie, de nation Congo né en Afrique et âgé de 47 ans.
  • Jean créole de la Guyane âgé de 26 ans.
  • Nicolas de nation Congo âgé de 20 ans.
  • Jacques de nation Bosso âgé de 36 ans.
  • Vincent nègre de Para âgé de 30 ans.
  • Achille de nation Congo âgé de 20 ans.
  • Adolphe de nation Congo âgé de 17 ans.
  • Valap Malgache âgé de 18 ans.
  • Simboué Malgache âgé de 22 ans.
  • Salam Malgache.
  • Coutoubouly Malgache.
  • Eraste Malgache âgé de 25 ans.
  • Fanny de nation Congo âgé de 25 ans.
  • Laurent de nation Congo âgé de 25 ans.
  • Convention de nation Bibi âgé de 40 ans.

Ils sont jugés le 2 juillet 1822. Ajax est pendu et étranglé jusqu’à ce que mort s’ensuive à une potence dressée sur la place du marché de Cayenne. Jean est condamné à dix ans de galères et de travaux forcés et marqué sur l’épaule gauche au fer rouge des lettres T.F. Il reçut aussi 29 coups de fouet et exposé pendant deux heures. Nicolas et Jacques à six ans de galères et de travaux forcés, exposés pendant deux heures au carcan après avoir reçu 29 coups de fouet. Les onze autres nègres sont renvoyés à leur atelier pour y être corrigés, après avoir assisté aux exécutions.

Sur ces entrefaites Pompée se sépare du groupe et s’installe à « Trou Biche », dépendance de l’ancien camp de Simon Froissard. Il y est encore attaqué. Pompée s’échappe avec 13 ou 14 personnes pour former un établissement sur la branche droite de la rivière Comté qu’il appelle « Couri Mo ». De nouveau poursuivi le groupe s’enfonce plus avant et fonde un autre camp dénommé « Maripa » au Sud Est du Saut Brodel. C’est là que Pompée est arrêté le 5 août 1822 à 11heures. Rien ne pouvait arrêter cet élan de liberté qui, avec des hauts et des bas, perdurera jusqu’en 1848.

Nous avons vu ainsi étalé la persistance de la volonté de liberté dans le cadre esclavagiste. Malgré les lourds sévices infligés aux marrons faits prisonniers. Rares sont les grâces.

Patrick Léon