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Ròt kozé n° 128 (Janvier/Février 2002)
Le 19 avril 2000, une partie de la colline de Cabassou s’effondrait et la terre déboulait sur une portion de la RN3, stoppant sa course en contrebas sur l’usine de la Cilama. Le bilan officiel annoncé par le Préfet Henri masse faisait état de 10 morts. Tout le monde s’en souvient encore car à l’époque le pouls de la Guyane battait au rythme des interventions des secours.
Aujourd’hui près de 2 ans après, où en est-on ?
La terre recouvre encore une partie de la RN3, bloquant la circulation sur cette voie jadis à grande fréquentation car elle relie la zone portuaire de Degrad-des-Cannes à Cayenne, la capitale. De même, la terre qui s’échouait sur la Cilama est toujours là, immobile, avec une croix en bois plantée en son sommet. Ainsi, le chantier depuis l’intervention des secours est resté en l’état et contrairement à toutes les catastrophes qui ont eu lieu dans le monde, les stigmates sont encore présentes. Les véhicules des victimes y compris les engins de la DDE sont toujours présents sur le bord de la route. Ils n’ont même pas été enlevés ne serait-ce que par décence envers les victimes et leurs familles. Lors de l’intervention des secours afin d’effectuer la recherche de corps, une bonne partie de la terre qui bloquait l’axe de la route avait pourtant déjà été enlevée. Près de 2 ans après, la RN3 est toujours bloquée à cet endroit par l’amas de terre restant sur une longueur de 80 mètres environ. Les guyanais ne peuvent même pas faire leur deuil de cette tragédie. Les automobilistes et cyclos doivent emprunter chaque jour la déviation d’Attila-Cabassou, étroite, plus longue, dangereuse et inadaptée à un trafic de plus de 12000 voitures par jour. Il ne se passe d’ailleurs pas une semaine sans qu’il n’y ait un accident sur cette portion. La situation ne pouvant rester en l’état, la Préfecture décide alors unilatéralement de rouvrir la circulation, non pas en déblayant la portion de la RN3 encombrée sur 80m environ, mais en construisant une nouvelle déviation de près de 2km à travers le grand marécage de Cabassou. De leur coté, les familles des victimes attendent toujours que la vérité et les responsabilités soient établies par la justice française dans cette catastrophe. Mais déjà, cette même justice annonce la couleur en clôturant la phase d’instruction du dossier sans aucune mise en examen...
Une procédure truquée à l’avance
Le 14 novembre 2001, le Conseil municipal de Rémire-Montjoly adoptait à l’unanimité une délibération qui demandait à l’état français de sécuriser la colline, de déblayer la RN3 bloquée par la terre, d’y rétablir la circulation et s’opposait aussi à la construction de la nouvelle déviation prévue par le Préfet et la DDE à travers le marécage de Cabassou. Cette délibération était suivie par des motions de soutien à la municipalité venant du conseil régional et du conseil général en date des 18 et 28 décembre 2001. En fait, la délibération municipale était précédée d’une enquête publique qui s’est déroulée du 13 août au 14 septembre. Mais déjà, les travaux de déboisement pour la construction de la nouvelle déviation avaient débuté à l’écart des regards du public. Le marché pour la construction était officiellement notifié le 6 novembre 2001, soit une semaine la décision du la municipalité de Rémire-Montjoly. L’enquête publique s’est soldée par le refus de la construction de la déviation et a été l’objet de tentatives de manipulations par le commissaire-enquêteur. Il demandait en effet aux personnes qui s’étaient déplacées de remplir le registre au crayon noir, chose qu’elles ont heureusement refusé. Il recevait même une lettre co-signée de plusieurs élus municipaux en date du 22/08/01 qui augurait déjà de la position qu’ils allaient prendre. Ceux-ci déploraient le fait que la commune n’avait été associée à aucune concertation dans l’optique de la construction de la nouvelle déviation. Pourtant, le 17 janvier 2002 sur les ondes radios de RFO le Préfet Masse déclarait en public que la procédure avait été menée correctement et qu’il ne reviendrait pas sur sa décision de construire la déviation. Cher lecteur, tu viens d’avoir quelques éléments qui peuvent te permettre de juger a priori de l’attitude de l’état français dans cette affaire. Au delà des manipulations et mensonges publics exercés par les responsables publics français, la violation la plus flagrante dans cette affaire reste celle de la démocratie. En effet, notre pays étant historiquement une colonie de la France, c’est dans les moments de désaccords entre les intérêts guyanais et français que resurgissent les contradictions qui rappellent, à ceux qui en doutent encore, que la Guyane ne sera jamais la France et qu’un guyanais ne sera jamais qu’un guyanais et surtout pas un français. Ainsi, alors que la « démocratie » s’est exercée pleinement à divers échelons (conseil municipal, région, conseil régional) la domination coloniale de notre pays se traduit par l’attitude des autorités françaises représentées par son Préfet. En fait, celui-ci ne fait qu’agir qu’en simple gouverneur, ni plus ni moins. Pire, dans un courrier adressé au Maire de Rémire-Montjoly qui l’a reçu le 17 décembre dernier, le Préfet-gouverneur Masse informe le Maire qu’il a pris un arrêté préfectoral concernant l’autorisation de construction de la déviation et dans lequel il est fait référence aux conclusions du Comité Départemental d’hygiène du 20 décembre ! Comme preuve de manipulation, on peut difficilement mieux faire.
Face au mépris colonialiste, la réaction populaire guyanaise
C’est à la suite de cette violation de démocratie caractérisée que des habitants de Rémire-Montjoly, sous l’impulsion du conseiller municipal MDES Maurice PINDARD, décident alors de se constituer en collectif afin de protester contre l’attitude de la Préfecture et faire respecter les positions prises par les élus guyanais. Ainsi le collectif organise deux réunions publiques les 14/12/01 et 10/01/02 afin d’expliquer au plus grand nombre les irrégularités constatées dans cette affaire mais surtout les sensibiliser sur les dangers de la nouvelle déviation. En effet, alors que dans toute catastrophe qui se produit dans le monde la plus logique des réactions est de déblayer et de nettoyer, en Guyane c’est le contraire qui se produit. La RN3 reste bloquée sur son emprise actuelle et la Préfecture nous prépare à une nouvelle catastrophe. En effet, cette déviation prévue traverse le grand marécage de Cabassou sur plus de 1,5km. Elle sera construite sur un terrain vaseux qui en période pluies se charge d’eau et est encore plus instable. De plus, le fait de construire cette route dans un bassin de rétention des eaux de Rémire-Montjoly va contribuer à y élever le niveau des eaux et par conséquent menacer les cités avoisinantes telles que le Parc Lindor et Eau Mignon. Mais même en période sèche, cette déviation posera problème car la végétation présente dans le marécage se transforme en véritable combustible. C’est ainsi que depuis plusieurs années maintenant on assiste à un embrasement général du marécage. De leur coté et face à la montée des eaux et du mécontentement populaire, le Préfet et la DDE montent au créneau. Publiquement les responsables de la DDE annoncent dans un premier temps que la route qu’ils projettent sera surélevée de 1,30m puis 1,50m par rapport aux premiers remblais posés. Mais ceux-ci se trouvant déjà sous les eaux de quatre jours de pluie, ils annoncent alors une surélévation de 1,80m. Pourtant, les ouvriers qui travaillent sur le chantier ont ordre de remblayer sur une hauteur de 1m maximum. On se trouve là encore devant de nouveaux mensonges de responsables d’état pour mieux faire avaler la pilule. Face à toutes ces manipulations, quels choix se posent aux guyanais ? En réalité cher lecteur, nous n’avons pas d’autres choix que d’assumer nos responsabilités. C’est ce qu’a initié le collectif avec l’aide de la population en organisant deux actions de masse citoyenne les 16 et 30 janvier 2002. Ces actions ayant pour but de démontrer à tout un chacun qu’il est possible, comme cela se fait ailleurs dans le monde de déblayer et de sécuriser le site où s’est produit la catastrophe. Elles se sont soldées par deux succès et les personnes présentes sur les lieux se sont rendues compte qu’il était en effet possible de déblayer et de sécuriser le site plutôt que de se lancer dans une construction hasardeuse. Sur l’argument qui consiste à déclarer que les risques de glissement existent, tous les scientifiques du monde savent qu’un glissement de ce type ne se produit pas du jour au lendemain car il faut en effet un certain temps allant jusqu’à plusieurs années pour que survienne la rupture. Ce fut le cas de Cabassou puisque les signes précurseurs à la catastrophe se manifestaient chaque année, et se sont même accélérés 5 jours avant la date fatidique. Il est donc possible de prévenir ce type de risques en y assurant une surveillance permanente notamment lors de la saison des pluies. C’est précisément ce que n’ont pas effectué les responsables de la Préfecture à tel point qu’ils sont pointés du doigt par les experts indépendants dans le cadre de l’enquête judiciaire.
Une déviation pour détourner la vérité
L’enquête judiciaire justement piétine et le juge a annoncé la fin de l’instruction sans qu’aucune mise en examen ne soit prononcée, ce qui a valu une montée au créneau des avocats des familles des victimes. Autant dire que l’on s’achemine vers un enterrement de l’affaire. Et c’est peut-être là que l’on doit rechercher les véritables raisons du refus du Préfet de déblayer la RN3 et procéder à la sécurisation de la colline. Car en effet, quoi de plus idéal comme situation que de dévier la route pour faire oublier les bévues, les fautes des autorités françaises dans la catastrophe qui a causé officiellement la mort de 10 personnes ? Oui, quoi de plus idéal pour ces responsables de l’état français en Guyane que de repartir de notre pays sans être inquiétés ? Car déblayer la route et permettre aux guyanais d’exercer leur devoir de mémoire, c’est pour le Préfet Masse et ses acolytes remettre l’affaire au goût du jour, en somme tout le contraire de ce qu’ils cherchent. Car la réponse à cette question te permettra, ami lecteur, de comprendre les véritables enjeux dans cette affaire : tout est bon pour le Préfet et les responsables de la DDE pour se sauver en douce et couler des jours heureux. Déjà, le directeur de la DDE et deux de ses adjoints ont été mutés. Il en est de même pour le directeur du BRGM. Le tour du Préfet ne doit pas être loin. Enfin, et pour répondre aux pseudos arguments avancés par la Préfecture et la DDE il convient de répondre à la question suivante sur la faisabilité de la réouverture de la RN3 : Si les éléments de la fusée ariane continuaient d’être débarqués au port de Degrad-des-Cannes avant d’être acheminés sur Kourou, la RN3 serait-elle encore bloquée sur 80m de longueur ? Cher lecteur, Ròt Kozé pense que tu trouveras toi même la réponse...
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