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Ròt Kozé n°2 (Décembre 1990)
Dans cet article nous insistons sur le facteur humain dans l’agriculture. Quand on entend parler d’agriculture, à la télé, radio, dans les organismes agricoles, on entend surtout des chiffres : - Nombre d’hectares cultivés,
- Nombre de têtes de bétail,
- Nombre de tonnes de récoltées,
- Prix de vente, de revient de la production etc...
On entend aussi des noms de plantes :
- La lime (les citrons)
- L’ananas
- Le riz etc...
On n’entend jamais parler des Hommes : de ceux qui produisent les plantes et cultivent les hectares, les agriculteurs, les producteurs. Parfois on parle de quelques uns, ce sont les propriétaires de « grosses affaires » qui font travailler d’autres hommes : Van Huden, Kaloe pour le riz, Pouget pour l’ananas, quelques « migrants » qui font du zébu, de la chevrette, etc mais jamais on ne parle de ceux qui s’occupent des zébus et des chevrettes : les ouvriers agricoles de Guyane !
Ces deux catégories sociales, le petit agriculteur producteur, et l’ouvrier agricole sont tout simplement oubliés. Sauf, quand ce sont des Hmongs. Là, à chaque reportage sur la Guyane on essaie de faire comprendre au public que les seuls producteurs de l’agriculture en Guyane, ce sont les Hmongs. On reconnaît là les méthodes coloniales : « les habitants du pays sont des incapables, ceux qui viennent d’ailleurs sont les meilleurs ». Pourtant la réalité est tenace. Faisons un tour dans les communes agricoles de Guyane et observons. Allons au marché très tôt le matin et observons. Questionnons sur l’agriculture avant les Hmongs (qui sont arrivés en 1977), avant le Plan vert et ses migrants (en 1976) ; la réponse vient d’elle-même : ceux qui depuis la nuit des temps cultivent et récoltent les produits de la terre sont encore là, les petits agriculteurs de Guyane.
Avant l’arrivée des français en Guyane (1600), les peuples amérindiens cultivaient déjà le manioc, le maïs et l’igname selon la technique de l’abattis pratiquée encore de nos jours. Les Alukus (Boni) et autres « nèg marrons » ont fait de l’agriculture une activité essentielle de leur communauté. Les esclaves sur leur petit lopin de terre, puis la population créole libre (après 1848) s’est adonnée partout en Guyane à l’agriculture et à l’élevage, vergers, potagers, cultures vivrières, volailles, bœufs, etc... d’abord en autoconsommation, puis en vendant les surplus au marché, à la ville. Avec l’apport d’immigrants venus des Antilles (Martinique, Sainte-Lucie) l’agriculture guyanaise s’est encore développée.
Les greniers de Cayenne (Rémire, Montjoly et Macouria) déversaient leurs produits sur la capitale. De Matoury, de Roura, des voitures et des canots remplis de marchandises arrivaient à la ville. Et des générations d’agriculteurs ont élevé ainsi leurs enfants, avec les revenus tirés de la vente des produits agricole. En 1974 ces petits agriculteurs guyanais représentaient plus de 3/4 des agriculteurs. Cependant lorsque Olivier Stirn (maintenant socialiste !) a pondu son fameux « Plan Vert » en 1976, il n’était pas du tout question des agriculteurs guyanais ! Il s’agissait de créer de toutes pièces une agriculture intensive, sur de grandes surfaces, avec des colons (appelés migrants) venus de France.
Et pendant 10 ans tous les organismes agricoles ont soutenu ce plan, artificiel, que l’on jugeait au nombre d’hectares de forêt défrichés, au nombre de pieds de limes plantés, au nombre de têtes de zébus, au montant des subventions juteuses accordées aux colons. L’agriculteur guyanais a été volontairement oublié, méprisé, exploité. Malgré les protestations de quelques individus, prenant leur responsabilité, à l’époque, le Plan Stirn s’est imposé, comme un rouleau compresseur sur l’agriculture guyanaise. Rien n’avait été prévu pour étudier le savoir-faire des agriculteurs du pays. Rien n’avait été prévu pour leur formation afin de leur permettre de faire évoluer leur exploitation agricole. Rien n’avait été prévu, en terme financier, pour accompagner cette évolution progressive nécessaire. Tout avait été pour les colons !
Parallèlement, à cause de la spéculation foncière dans certaines zones agricoles dû au « domaine du CNES », les agriculteurs, sans titres, se sont vus expulsés de leurs terres qu’ils travaillaient depuis des années ! Quant à l’installation de jeunes, désirant continuer l’exploitation agricole des anciens, cela avait été aussi oublié. Ce n’est qu’après que le LEPA et le centre de Matoury ont essayé de faire quelque chose. Mais la formation inadaptée aux réalités du pays (la technique de l’abattis, des plantes vivrières), l’inexistence d’un plan d’installation des jeunes, l’aberration de la politique financière, ont conduit ces jeunes diplômés en agriculture à faire tout autre que travailler la terre.. Celui-ci est conducteur d’engin dans une municipalité, celui-là est vendeur dans un magasin. C’est ainsi que la relève n’est pas assurée.
Voilà les résultats de 15 ans de politique agricole : la progressive disparition des agriculteurs guyanais. Les exploitations de moins de 3 ha représentent quand même 72% du nombre total (RGA 1989) ! Ne parlons même pas de l’échec du « Plan Vert » lui-même : cela est reconnu maintenant par tout le monde, même la Préfecture. Pourtant à l’époque, tous les organismes agricoles avaient soutenu ce plan et condamné les agriculteurs guyanais. On se souvient du sinistre Courbois, directeur de la DDA qui disait en pleine réunion en 1980 : « Il n’y a pas d’agriculteurs en Guyane, il faut créer des agriculteurs », c’est effectivement ce qu’il faisait avec son service, la DDA, où tout était réservé pour les migrants.
Mais il faut dire que même des guyanais ont répété ces absurdités à la Région, à la Chambre d’agriculture et ailleurs on a dit : « Il n’y a pas d’agriculteurs guyanais ! » « L’agriculture guyanaise est dépassée » et tout le monde ne pensait que « citron vert » et « zébus ». C’est ainsi que les responsables politiques du pays et de la France avaient tenté « d’assassiner » l’agriculteur guyanais. Les deux jeunes qui avaient réussi, à l’époque, dans cette agriculture « moderne » parmi la multitude de colons, étaient montrés à la télé. Aujourd’hui, « ils font leur marché » chez l’agriculteur guyanais qui est encore là.
Les ouvriers agricoles sont aussi méprisés et oubliés par la politique agricole et les autorités. C’est dans l’agriculture que les conditions de travail sont les plus insupportables et inhumaines : de 7h du matin à 7h du soir sous la pluie et sous le soleil. Pas de dimanche, pas de congés, pour des salaires de misère : presque de l’esclavage. Chez Kaloe et Van Huden dans le riz, chez Pouget dans l’ananas et à la S.A Marie-anne dans la chevrette, les capitalistes agricoles exploitent jusqu’au sang les ouvriers qui produisent les richesses agricoles. Hé bien, ils obéissent à leur intérêt de classe dominante, dans un pays colonisé.
En effet, alors que les pays de la Caraïbe, récemment indépendants essayent de protéger et mettre en valeur l’agriculture traditionnelle pratiquée par les petits agriculteurs pour sauvegarder leur indépendance alimentaire ; alors même que dans les pays capitalistes, parce que ces petits agriculteurs sont nombreux et organisés, « on en tient compte » ; en Guyane on préfère dire "qu’il n’y en a pas" ! Cela légitime l’implantation des colons migrants et des Hmongs. Cela légitime l’importation des produits alimentaires venant de France et d’Europe. Cela perpétue la dépendance économique de la Guyane.
Petits agriculteurs de Guyane, suivons l’exemple des ouvriers agricoles des grandes propriétés et organisons nous en association, en syndicat de lutte. C’est la seule façon de faire entendre nos voix.
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