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Les analyses et les constats présentés dans les précédents chapitres permettent de répondre aux questions posées par Madame le Juge d’Instruction.
Réponse à la question n°1 : Le glissement de terrain de la colline de Cabassou survenu le 19 avril 2000 est-il la conséquence d’interventions humaines ou d’une cause naturelle ? Des interventions humaines ont-elles accéléré le processus du glissement ?
Le glissement de terrain du Mont Cabassou survenu le 19 avril 2000 est dû à diverses interventions humaines qui ont provoqué la rupture de l’équilibre naturel du versant. Ces interventions sont, dans l’ordre chronologique :
creusement de la tranchée de la route RN3 en déblai eau moment de sa construction en 1971,
déboisement de la partie inférieure du site amont de la route,
ouverture des carrières, et notamment de la carrière RIBAL dans l’emprise du futur glissement,
travaux de décaissement effectués après le glissement de 1989,
travaux de drainage inefficaces et/ou mal entretenus.
Ces interventions humaines ont été effectuées sur un site particulier dont les caractéristiques naturelles préexistantes n’ont pas été prises en compte, à savoir : la géologie, l’hydrogéologie et la topographie (pente) du site. Le facteur naturel déclenchant du glissement est constitué par les pluies généralement abondantes du régime climatique guyanais : de 2.850 mm à 3.200 mm en moyenne annuelle.
Ces précipitations ont été particulièrement intenses du 14 au 19 avril 2000 et exceptionnelles les 13 et 14 avril, immédiatement avant les mouvements de sol qui ont conduit au paroxysme du 19 avril 2000. Cependant, on retrouve des épisodes pluvieux exceptionnels auparavant. Avant la création de la route ils n’entraînaient pas de glissement majeur. Après 1971 on constate deux épisodes comparables : 1976 et 1989.
Le facteur déterminant dans la nature et l’ampleur de la phase finale de cet événement réside dans :
l’inefficacité du système de drainage due essentiellement au mauvais choix initial des matériaux mis en oeuvre et du projet qui a simplement retardé la survenance du glissement,
le manque d’entretien du système,
le colmatage qui a accentué l’ampleur de l’événement.
Le glissement du versant a dû se produire en deux temps :
première phase : déformations plastiques superficielles et glissement d’ampleur importante mais contrôlé de l’ensemble du versant dû à la perte de stabilité du massif le long d’une ligne de rupture classique favorisant l’accumulation d’eau à la base du versant (affaissement du haut du versant et déformation de la base dès le 14 avril),
deuxième phase : augmentation progressive de la pression de filtration s’exerçant sur les sols saturés dans la phase de ressuage des sols latéritiques jusqu’à une rupture brutale de la cohésion et l’écoulement fluide, le gradient hydraulique ayant dépassé la valeur de la densité du sol immergé.
Réponse à la question n°2 : Ce glissement de terrain était-il prévisible ? Le cas échéant, sa trajectoire et la quantité de matériaux déplacés pouvaient-ils être évalués ?
Le glissement de terrain était bien prévisible à court terme puisqu’il s’agit de la répétition de celui s’étant produit en 1989 avec des conditions climatiques comparables et que des signes précurseurs s’étaient manifestés quatre jours avant la catastrophe. On notera que ces signes avaient été portés à la connaissance de la DDE qui avait même effectué des travaux de réparation et de nivellement des bas-côtés totalement inadaptés au problème.
La quantité de matériaux déplacés pouvait être évaluée, au moins dans son ordre de grandeur, puisqu’un rapport du CETE de Rouen de 1989 faisait déjà état d’un volume principal de glissement de 180 m de long, 80 m de large et de 20 m de profondeur, soit environ 200.000 à 300.000 m3 et d’un volume secondaire de 60 m de large, 80 m de long et également 20 m de profondeur. En revanche, la trajectoire du glissement, sa soudaineté et son ampleur n’auraient pu être prévues qu’après une étude approfondie de la géotechnique et de l’hydrogéologie du site fondée sur une reconnaissance de terrain complète avec entre autres sondages carottés, prélèvement d’échantillons intacts et essais de laboratoire. Une telle reconnaissance, complétant la reconnaissance initiale réalisée par le LBTPG en 1989, était conseillée dès 1989 par le CETE de ROUEN et par la société ESCO dans son rapport du 10 décembre 1990.
Pourquoi la proposition d’une telle étude présentée par le BRGM le 26 juillet 1990 n’a-t-elle pas été suivie d’effet ? En fait la réponse est donnée par le représentant de la DDE en mention manuscrite du 9 août 1990 sur cette proposition : « pas de financement ».
Réponse à la question n°3 :Y avait-il déjà eu des mouvements de terrains sur la zone ? Le cas échéant, toutes dispositions adéquates ont-elles été prises pour prévenir un renouvellement de ce phénomène ?
Il y avait déjà eu des mouvements de terrain sur la zone :
un premier glissement important qui s’est produit avant 1987
puis un de grande ampleur en 1989 qui a nécessité des travaux de stabilisation d’abord en 1990 et 1991 puis de nouveau en 1993.
Depuis cette date, le mouvement continuait à évoluer en partie inférieure nécessitant un décapage fréquent de la chaussée et probablement aussi plus haut dans le versant mais l’instrumentation mise en place en 1989, qui aurait permis de le déceler et de le mesurer, ne paraît pas avoir été surveillée.
Réponse à la question n°4 :Une surveillance continue du site était-elle nécessaire et s’est-elle exercée ?
Compte tenu de tous les éléments connus, une surveillance continue du site était nécessaire, avec : mesures topographiques, inclinométriques, piézométriques et pluviométriques. Elle ne paraît pas s’être exercée, d’après les pièces en notre possession, après 1991.
Une surveillance climatologique tirant les enseignements des événements précédents aurait permis d’attirer l’attention des responsables de l’entretien de la route sur les conséquences des pluies.
Tous ces manquements sont d’autant plus regrettables qu’une réunion de travail s’est déroulée le 23 juin 1994 en présence des représentants de la DDE, du BRGM et du LBTPG au cours de laquelle la nécessité de surveiller attentivement le phénomène affectant la RN 3 avait été une nouvelle fois mise en évidence. Aucune suite ne paraît avoir été donnée à cette réunion qui a fait l’objet du courrier du 30 juin 1994 adressé. par la Direction Départementale de l’Equipement à M. le Préfet de la GUYANE.
Quelques heures avant le glissement de terrain du 19 avril 2000, le BRGM et la DDE alertés par les signes précurseurs rapportés par plusieurs témoins ont visité le site et constaté quelques fissures d’étirement qui auraient dû attirer leur attention. La DDE aurait pu alors arrêter la circulation ou demander au Préfet de l’arrêter à titre de précaution.
Observations importantes pour la manifestation de la vérité
Compte tenu des éléments en notre possession, les différents travaux de terrassement effectués sur et au pied du Mont Cabassou depuis 1971 (dans l’ordre chronologique : RN3, carrière RIBAL, travaux 1990, 1991 et 1993), ont eu un effet déstabilisateur incontestable.
Les analyses de différentes natures : géologique, géotechnique, géomorphologique et hydrogéologique, les photographies prises avant et après le glissement, les différents éléments de preuve recueillis après le glissement ainsi que les témoignages convergent tous vers la même conclusion.
L’eau, facteur déclenchant naturel, a joué un rôle essentiel dans ce glissement de terrain mais ce rôle n’a été possible qu’à cause des graves insuffisances et déficiences d’un dispositif de drainage, facteur humain, qui s’est avéré d’abord inefficace puis dangereux, en raison de son colmatage. L’insuffisance notoire dès l’origine de ce dispositif de drainage aurait pu être mise en évidence bien plus tôt si, d’abord, on avait procédé à une étude complète à la fois géologique, géotechnique, hydrologique et hydrogéologique et, surtout, si on avait procédé aux opérations d’entretien et de surveillance (topographie, inclinométrie et piézométrie) qui s’imposaient dans un tel contexte connu depuis au moins 1994 par tous les récents acteurs : Préfecture, BRGM et DDE.
En effet, en ce qui concerne les mouvements de terrain de type glissement et coulée, la rupture rapide est précédée d’une phase préparatoire qui peut s’échelonner sur plusieurs années et qui se traduit par des déplacements qui peuvent être mesurés. Or, le suivi des déformations et des déplacements enregistrés par des appareils de mesure de terrain appropriés aurait pu permettre de détecter l’instabilité et de quantifier son évolution ; le suivi de la nappe phréatique aurait pu également alerter du glissement en surface pour les coulées, en surface et en profondeur pour les glissements.
Les caractéristiques du versant et les glissements précédents auraient dû conduire les services compétents :
depuis 1991, à maintenir l’auscultation nécessaire et son suivi dans le temps,
à partir des constatations du 15 avril 2000 au soir, à mettre en place une surveillance permanente d’urgence du versant,
après la réunion du 19 avril 2000 sur le site et dans les heures précédant la catastrophe, le BRGM et la DDE ayant constaté l’aggravation du glissement, à décider au moins la fermeture au trafic de la RN3.
ayant ainsi répondu en notre âme et conscience aux différents points de la mission qui nous a été confiée par Melle MALARDEL, Juge d’Instruction au Tribunal de Grande Instance de CAYENNE,nous avons rédigé le présent rapport sincèrement et de bonne foi, certifiant avoir nous mêmes procédé aux opérations d’expertise gui y sont décrites, pour servir et valoir ce que de droit.
Ainsi fait, clos et signé, en nos cabinets.
Le 9 octobre 2000.
Francis BARDOT
Ingénieur Civil des Mines
Expert près la Cour d’Appel de Lyon
Agréé par la Cour de Cassation |
Roberto BERTILOTTI
Ingénieur de l’Ecole Polytechnique de Milan
Expert près laCour d’Appel de Paris |
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