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RK 141 (Avril 2004)
L’histoire guyanaise est vieille comme le monde puisqu’elle a toujours existé. Toutefois, elle n’est prise en compte qu’à partir de la colonisation européenne, voire seulement au début du vingtième siècle. Ce ne sont que quelques passionnés qui, à force de recherche, ont mis à la face du monde la Guyane d’antan, sans pour autant retracer les atrocités physiques et psychiques affligées aux gens de ce pays, soumis et déstructurés. La trace des femmes et des hommes forts et valeureux a été habilement omise dans les ouvrages pour maintenir cette partie du peuple dans le « souplé, grémèsi », car sans repère, un peuple ne peut se sentir fier et ne peut entreprendre de façon durable :
les luttes guyanaises ont été occultées par le pouvoir central et par ses acolytes locaux, Guyanais ou non.
Si la République a toujours prôné une politique assimilationniste dirigée vers des peuples assujettis, quelque soit les moyens utilisés, les particularités fondamentales des uns et, surtout des autres, ont demeuré un motif de rejet, de déconsidération, d’aliénation, voire de mépris (sur certains murs de l’Hexagone on peut encore lire « un Français est Blanc »). Cette assimilation, a sens unique, n’a jamais offert à ces peuples le centième de ce que le peuple français de l’Hexagone possédait. Aussi, elle a toujours été marquée par une profonde discrimination qui n’a eu pour seule conséquence que l’abrutissement de Français de piètre zone...
Tel que nous le dévoilent les textes extraits de l’ouvrage du Guadeloupéen, Jean-Philippe Omotunde, L’origine négro-africaine du savoir grec (vol. 1, éd. Menaibuc, Paris, 2000), dont le premier vient d’une lettre du gouverneur Fenelon adressée au Ministère des Colonies en avril 1764.
« Je suis arrivé [...] avec tous les préjugés d’Europe contre la rigueur avec laquelle on traite les Nègres et en faveur de l’instruction qu’on leur doit [...], mais [...] l’instruction est capable de donner aux Nègres ici une ouverture qui peut les conduire à d’autres connaissances, à une espèce de raisonnement. La sûreté des Blancs, moins nombreux, entourés sur les habitations par ces gens-là, livrés à eux, exige qu’on les tienne dans la plus forte ignorance [...]. Je suis parvenu à croire fermement qu’il faut mener les Nègres comme des bêtes et les laisser dans l’ignorance la plus complète ».
Cette déclaration sera appuyée par un autre gouverneur en 1802, alors que la première abolition de l’esclave (de très courte durée) était proclamée et que Haïti allait fièrement vers l’indépendance, Villaret-Joyeuse déclarait que si l’instruction était nécessaire au monde libre, elle était incompatible avec :
« l’existence de nos colonies, qui repose sur l’esclavage et la distinction des couleurs [ ...]. Une expérience déplorable a prouvé que l’abus des lumières est souvent le principe de révolutions et que l’ignorance est un bien nécessaire pour les hommes enchaînés par la violence ou flétris par les préjugés. Ce serait donc une imprudence bien dangereuse de tolérer plus longtemps dans la colonie des écoles pour Nègres et pour les gens de couleurs (les mulâtres). Qu’iraient-ils apprendre dans ces établissements ? [...] une instruction imparfaite et grossière [qui] leur représentera sans cesse le régime colonial comme le code de la tyrannie et de l’oppression [...] des hommes (des anti-esclavagistes) pervers ou trompés ont suffit pour détruire nos établissements les plus florissants. [...] Je vous ordonne expressément [...] de faire fermer les écoles publiques où sont admis les Nègres et les gens de couleurs ».
Si on veut considérer que ces deux déclarations sont dépassées et sans intérêt à cause de la période, que dira-t-on de la lettre de Jules Ferry, celui qui avait pensé un enseignement pour tous durant la colonisation légale et franche en 1908, de bien nombreuses années après l’esclavage :
« Considérant que l’instruction des indigènes fait courir [...] un véritable péril [...] émet le vœu que l’instruction primaire des indigène soit supprimée ».
Il est évident que le maintien des Nègres et de leurs frères Amérindiens dans l’ignorance a été une politique forte du pouvoir colonial. Les conséquences de cette affreuse discrimination sont aujourd’hui la plaie de notre société. Toutes ces atrocités pratiquées encore si récemment sur un peuple entré dans le fameux « monde libre et éduqué » ont obligés les uns et les autres à défier ce rejet par une assimilation sans réserve pour tenter de ramasser, sinon l’ensemble de ce qui était offert aux « reconnus », les miettes, pour se croire libres. Et ce processus, certainement calculé et attendu patiemment, a coupé la racine de la recherche et de la transmission de l’histoire, de la culture et des langues guyanaises. Il ne s’agit maintenant que de « bribes »...
Le seul malheur des Nègres et des Amérindiens c’est d’être issus de terres extrêmement riches et d’avoir la peau dure. Ainsi, si la violence n’a pas suffit à les exterminer physiquement, la déstructuration psychique suffira bien certainement à les anéantir !
Aussi, l’aliénation à forte puissance a été l’anti-émancipation des Nègres (qu’ils soient gens de couleur ou non) et des Amérindiens. Pour preuve, chacun de nos gestes montre notre extrême complaisance, notre déstructuration, notre inconscience et notre amour du chaos. Parce qu’en réalité c’est de cela qu’il s’agit : le chaos.
Résultats, aujourd’hui, c’est à flot de champagne, qu’on célèbre chaque événement, le rhum étant beaucoup trop nègre ! Mon Dieu ! Aujourd’hui, forts de nos 4x4 à plus de 40 000 euros, on s’endette et n’ose tester nos amortisseurs sur des routes cahoteuses, trop chers ! Tant pis, nos enfants ne découvriront pas le pays. On roule en ville, les vitres teintées levées et endormis par la climatisation, c’est plus chic !
Aujourd’hui, les langues maternelles, bushitongo, créole, palikour etc. sont à la marge du français, souvent mal maîtrisé par ces Nègres et ces Amérindiens à la langue trop lourde, conçue pour leur langue d’origine.
Aujourd’hui encore, ces Nègres et ces Amérindiens se savent enclavés, mais résignés, ils paient des sommes exorbitantes pour se rendre en Europe et ne réagissent même pas, alors qu’on pratique une « maîtrise de l’immigration » guyanaise vers l’Hexagone. Ils regardent le gouvernement soutenir sans réserve la présence exclusive d’une compagnie dont une partie de son capital lui appartient... et par conséquent, nous appartient également...
En fait, l’assimilation, la décolonisation, la départementalisation et la décentralisation ne sont que des conceptions purement littéraires, car fondamentalement tout a perduré avec la bénédiction de tous : qui ne dit rien, et ne fait rien, consent.
Françoise James Loe-Mie
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