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Ròt Kozé n°166 (Mars/Avril 2008)
Ròt Kozé publie en deux fois l’article sur Aimé CESAIRE de monsieur Lawoetey-Pierre AJAVON président du Cercle d’Initiatives Pour l’Afrique (cedipa).

Ainsi donc, il s’en est allé, au bout du petit matin de ce 17 avril 2008, rejoindre ses anciens compagnons de lutte de la Négritude, Léopold Sédar SENGHOR et Léon Gontran DAMAS. Ainsi donc, il s’en est allé, la « voix des sans voix », celui sans qui le nègre ne serait pas NEGRE, rejoindre ses Ancêtres Africains, dont N’Kouloum-N’Kouloum (1), dans leur vraie demeure.
Car, Aimé CESAIRE fait désormais partie du cercle restreint de nos Ancêtres Africains inscrits au Panthéon. Dès lors, qui mieux que lui était capable d’incarner et de remplir cette quadruple exigence permettant d’accéder au statut enviable et envié d’Ancêtre, au sens africain du terme : posséder de hautes valeurs morales et intellectuelles, servir d’exemple et de modèle durant toute son existence, réunir un large suffrage autour de sa personne, et enfin, bénéficier du droit de primogéniture ?
Une fois l’émotion passée, hagiographes et autres, prétendants « spécialistes de la Martinique »-ceux-là mêmes que récusait le sage Pierre ALIKER dans son allocution-hommage le 20 avril-, s’essayeront à retracer tant bien que mal le parcours du grand homme. Mais est-on sûr de restituer fidèlement un tel parcours, si immense, si intense, si riche, et si varié ?
Pour ma part, je me permettrai, avant de poursuivre ma réflexion, un simple témoignage qui est aussi le reflet du sentiment de la génération d’Africains qui se veut héritière de la pensée philosophique, politique, culturelle et humaniste d’Aimé CESAIRE. Aussi, au moment où la chute de ce grand baobab de la Caraïbe est douloureusement ressentie du Sénégal au Gardafui, du Cap à Tamanrasset, c’est-à-dire dans toute l’Afrique, je ne puis m’empêcher d’évoquer ici un souvenir. Militants, au début des années 70, de la Fédération des Etudiants d’Afrique Noire en France (FFANF), mouvement anti impérialiste et anticolonialiste qui porta tous les espoirs de l’émancipation politique et économique du Continent, nous n’hésitions pas à porter au pinacle l’auteur du Discours sur le Colonialisme, dont la photo ornait fièrement les murs de nos minuscules chambres d’étudiant, à côté d’autres panafricanistes de renom tels que K. N’KRUMAH, P.E. LUMUBA, B. BOGANDA, R. UM NYOBE, F.MOUNIE...
D’une manière ou d’une autre, nous tentions de nous réapproprier les nobles idéaux d’Aimé CESAIRE, pendant qu’à l’inverse, certains d’entre nous vouaient aux gémonies son ami, chantre de la Négritude, Léopold Sédar SENGHOR, coupable à nos yeux d’avoir trahi la cause africaine et de s’être mis au service exclusif de la puissance néocoloniale, non sans avoir sapé les fondements de l’éphémère structure d’intégration régionale ouest- africaine, le Rassemblement Démocratique Africain (RDA), dont il fut l’un des initiateurs, avec Modibo KEITA et Sekou TOURE, pour ne citer que les plus illustres. Aimé CESAIRE, c’était surtout celui qui, envers et contre tous, croyait profondément en l’Afrique, et qui ramait à contre courant de l’afropessisme de circonstance de l’époque. Il en a apporté tout récemment la preuve de ces convictions en confiant depuis son lit d’hôpital à un de ses Visiteurs africain : « l’Afrique ne doit pas perdre ». Si l’on en croit une autre indiscrétion, il dirait être prêt à « retourner spirituellement en Afrique », sentant sa mort prochaine.
Mais, hormis son attachement presqu’atavique pour le continent africain, CESAIRE plaçait avant tout, au cœur de tous ses combats, l’émancipation du genre humain en général, et celle du Nègre en particulier.
Pour ce « Nègre fondamental », au-delà de l’amitié plus que fraternel qui le liait au Sénégalais Léopold Sédar SENGHOR, l’Afrique était surtout la terre de ses « ancêtres bambara » dont il fit éloquemment le panégyrique dans son « Cahier d’un Retour ». C’est pourquoi, contrairement à la plupart de ses compatriotes, CESAIRE a toujours assumé sans aucun complexe, son africanité, en la revendiquant avec force, par ailleurs.
CESAIRE ET L’ASSUMATION DE L’AFRICANITE
Aimé CESAIRE aimait à rappeler sa première rencontre avec l’Afrique qui se révéla à travers ses affinités intellectuelles et militantes avec deux grands écrivains sénégalais : L.S. SENGHOR et Alioune DIOP.
On sait que sa connivence avec SENGHOR aboutit à la création du mouvement de la Négritude aux côtés du guyanais Léon Gontran DAMAS, dans les années 30. Ce n’est un secret pour personne que CESAIRE et SENGHOR ne s’entendaient pas sur le concept de la Négritude et même plus tard, sur la forme à donner à leur engagement politique sur le terrain.
Cependant, il reconnaissait que c’est grâce à SENGHOR qu’il a rencontré l’Afrique et perçu d’une autre façon ce continent « pourtant déclaré irrémédiablement sauvage ».
Incontestablement, l’Afrique fut le premier continent qui permit à CESAIRE cette confrontation et cette révélation avec lui-même. Il avouera plus tard que son ouvrage phare Cahier d’un retour au pays natal est né de cette rencontre avec la terre de ses aïeux. Ecoutons ce qu’il disait au cours d’une interview accordée déjà en septembre 1977 à E. MAUNICK : « Ah l’Afrique ! ... C’est un des éléments qui m’a singularisé parmi les antillais. J’ai été le premier à leur parler de l’Afrique. Non pas que je la connaisse tellement bien, mais j’ai toujours l’habitude de dire que l’Afrique fait partie de moi-même. Elle fait partie de ma géographie cordiale. Je dois beaucoup à l’Afrique. C’est elle qui m’a permis de me connaître moi-même. Je ne me suis compris que lorsque j’ai eu fait un détour par l’Afrique. On ne peut comprendre les Antilles sans l’Afrique et c’est pourquoi il est absolument vain d’opposer l’antillanité à la Négritude parce que sans la Négritude, il n’y a pas d’antillanité. La Martinique et les Antilles dites françaises sont évidemment au confluent de deux mondes : un monde européen et un monde africain (...) C’est une rencontre entre l’Afrique et l’Europe, mais la composante essentielle, le soubassement, c’est l’Afrique » (2)
Et pourtant, Aimé CESAIRE n’avait fait que de courts séjours en Afrique, notamment à Dakar et Conakry dont il a gardé quelques souvenirs qui lui rappelaient sa Martinique natale. A son retour, il dira : « [...] Quand j’ai vu les bonnes femmes sur le marché, c’était tout à fait comme des Antillaises (...) Si notre superficiel est européen, et plus précisément français, je considère que notre vérité profonde est africaine ».
L’observateur averti remarquera par le Grand Maître de la pensée historique Nègre introduit implicitement ici, le débat controversé entre les deux concepts d’Africanité et de Créolité.
Cette position nettement tranchée d’Aimé CESAIRE, sonne comme un pied de nez aux tenants de la Créolité, et devrait logiquement clore ce débat qui n’avait pas lieu d’exister. « J’ai tiqué, affirmait-il, quand ils (E. GLISSANT, P. CHAMOISEAU, R. CONFIANT, J. BERNABE, ndlr) ont tenté d’opposer la Créolité à l’Africanité, parce que c’est selon moi, une division artificielle. Je n’ai rien contre la Créolité, mais je me demande si elle n’est pas chez ceux qui s’en font les porte-parole, l’expression d’un rejet de l’Afrique ». (3)
(1) Divinité de la guerre dans la mythologie Zoulou (Afrique du Sud). Il était souvent invoqué par CHAKA le héros de la lutte anticolonialiste.
(2) Aimé CESAIRE : par Annie KAREIMAY, togoforum.com (agorapress, Lomé-Togo)
(3) L’Antillanité/Créolité, par BANTU KELANI (Africaspeak.com)
La suite au prochain numéro...
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