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Ròt Kozé n°1 Novembre 1990
Un Haïtien est-il un immigré ? En Guyane ? Un Saramaka ? Un Hmong ? Un Français ? Un Anglais ?
A priori, on pense qu’il est facile de répondre à ces questions, et puis, en y réfléchissant bien, on s’aperçoit que les réponses sont diverses selon le point de vue suivant lequel on se place. Par exemple, pour le gouvernement, les autorités françaises, c’est clair : les Haïtiens, Brésiliens, Saint-luciens... sont des immigrés ; les Hmongs sont des réfugiés français, les réfugiés du Surinam sont des immigrés et les Guyanais, Martiniquais, Guadeloupéens et « Métropolitains » sont des Français et des Européens. Les Guyanais ont un passeport européen comme les allemands et les Italiens. Ceux-ci, comme les espagnols, Portugais et autres européens ne sont pas des immigrés en Guyane.
Voilà. C’est clair, même si cela nous choque, nous qui vivons ici et considérons la Guyane comme notre pays.
Plaçons nous donc selon le point de vue « Guyanais ». Pour nous un Haïtien est-il un immigré ? Oui, comme les Brésiliens et les Saint-luciens. Et les Martiniquais et Guadeloupéens, sont-ils immigrés en Guyane ? Là, cette question commence à déranger ! Hé bien oui, ce sont des immigrés ! Cependant ils ont la même carte d’identité que nous !!! Ah ! mais ce n’est pas une carte d’Identité Guyanaise, c’est une carte d’Identité Française ! Et les Hmongs, pour nous Guyanais, ce sont aussi des immigrés, comme les Chinois et tous les autres étrangers à le Guyane : les Européens, les Français (métropolitains) etc.... Ce sont tous des non-guyanais, ce sont des immigrés, tout simplement. Bien sûr, quand ils décident de vivre ici et qu’ils s’intègrent au peuple guyanais, alors ils deviennent Guyanais quelle que soit leur race ou leur origine. En attendant, pour tous ceux qui ne sont que « de passage », ils font partie de l’immigration.
Voilà, c’est très simple ! Et pourtant...prenons le cas de certains Saramakas qui ont vécu en Guyane et parfois y sont nés. Sont-ils des immigrés ? Non, puisqu’ils sont Guyanais ! Et cependant ils ont la nationalité Surinamienne !
Nous devons donc admettre que définir l’immigration en Guyane, ce n’est pas évident. Cela dépend sous quel angle on analyse la chose. Il y a l’angle colonial qui raye l’existence de la Nation Guyanaise et qui fait que tous ceux qui ont la nationalité Française (Européens, Français, Martiniquais, Guadeloupéens..) sont chez nous chez eux ! Du même coup cette position coloniale considère des travailleurs de notre région (Brésiliens, Haïtiens, Surinamiens) comme des étrangers même s’ils sont en voie de Guyanisation ou s’ils sont Guyanais ! Ce point de vue colonial sème, on le voit, la division et la confusion.
Il y a l’angle « guyanais ». Mais comme nous l’avons vu plus haut cette conception remet en cause l’ordre établi. De plus nous n’avons pas encore la possibilité d’exprimer ce point de vue « guyanais » car nous n’avons pas encore de nationalité propre. Nous n’existons pas encore en tant que Nation souveraine, dans un Etat indépendant. C’est pour cela que nous avons la nationalité d’un autre pays (la France) et que nous sommes maintenant des « européens d’Amérique du Sud ». D’ailleurs, très bientôt, quand un Grec ou un Danois viendra en Guyane, il sera ici chez lui !!!
Allons plus loin. La division entre ouvriers immigrés et « nationaux » disparaîtra-t-elle quand la nationalité guyanaise existera ? Non, sauf si le régime social de la future Guyane change aussi ! En effet, c’est ce qui se passe dans les pays capitalistes, tous les ouvriers, qui produisent les richesses sociales et sont exploités n’ont pas les mêmes droits. Alors qu’ils devraient être unis face aux capitalistes. Ils sont divisé, en travailleurs immigrés et travailleurs nationaux. Les premiers sont doublement exploités : difficultés pour avoir des papiers (alors que les circuits parallèles leur vendent des cartes de séjour au prix fort), salaires de misère, mépris sur les chantiers, travaux les plus durs, logements dans les « bidons-villes » ou autres « cités-chiens » etc.... Ils se font concurrence ; les patrons emploient des clandestins et les ouvriers sont désorganisés.
En Guyane, c’est cela aussi. Au bénéfice des patrons rapaces, le gouvernement français maintient et accentue cette division immigrés/Français. Qui nous dit que dans le futur Etat guyanais, notre gouvernement National ne va pas continuer, au bénéfice des patrons guyanais et étrangers, la division entre ouvriers immigrés et Guyanais ? Est-ce que la future carte d’identité guyanaise ne sera pas, elle aussi, le moyen de cette division ?
On voit que même en adoptant une position guyanaise ce la ne règle pas, en fait, le problème. Il faut donc conclure qu’il ne suffit pas de comprendre le mot « immigré » d’un point de vue guyanais mais qu’il convient aussi d’adopter une « position ouvrière » : s’il faut un pouvoir guyanais, il faut que ce pouvoir soit aux mains des travailleurs de Guyane.
A côté de la question nationale, il y a la question sociale ! Cela revient à revendiquer les mêmes droits et devoirs pour tous les travailleurs de Guyane afin qu’ensemble ils s’unissent dans la lutte contre l’exploitation de l’homme par l’homme. C’est bien la disparition de cette exploitation de l’humanité qui est la solution fondamentale de la question sociale.
Une Guyane indépendante, un pouvoir politique des travailleurs exploités, où chacun pourrait avoir la nationalité guyanaise sans distinction de race ou d’origine. Voilà une compréhension juste de « l’immigration ». Mais soyons nets : il s’agit là d’une conception qui remet doublement en cause l’ordre établi...
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